Le voyage dans les yeux de Mme Fahrenkrug

 

Madame Fahrenkrug est vraiment une écrivaine de talent: laissez vous transporter jusqu'en Turquie par les paroles de son journal de bord!

Bon voyage!







Mon journal de bord du voyage
 en Anatolie




Jeudi 21 février 2013                                  


Une longue journée pour passer d’un état à un autre : de l’état de professeur au lycée de Ferney à l’état de professeur accompagnatrice voyageuse en Turquie, dans le vieux monde gréco-romain , mais j’espère aussi dans le monde de la Turquie d’aujourd’hui.
Une longue journée dans l’atmosphère stérile des aéroports et des avions : Lyon-Istanbul-Izmir avec Turkish Airlines, mais quelques détails déjà charmants, abricots secs en guise d’apéro, petite salade d’aubergines « fumées » dans l’après-midi, et enfin un trajet nocturne en bus jusqu’à notre hôtel-escale pour deux nuits, à Kusadasi. Buffet du soir très plaisant, je crois que la cure d’aubergines ne fait que commencer. Les élèves ont l’air plutôt faciles, demain déjà on va les « fatiguer », avec une première longue journée de visites. Je suis hélas bien enrhumée, mais j’espère que ça va vite passer.



Vendredi  22 février 2013

 

Ephèse, Didymes et Milet, 
visite chez mon ami Thalès



Ephèse est à une heure de car de Kusadasi, plus au nord . La route traverse un paysage cultivé : beaucoup d’oliviers, des amandiers en fleurs, des vergers de pêchers, d’orangers, d’abricotiers sans doute aussi, paysage vallonné avec des profils montagneux en coulisse.
Ephèse, c’est une grande ville de l’antiquité, qui s’est  déplacée dans le temps, occupant d’abord une colline, puis se cherchant des sites plus avantageux au cours de l’histoire. La mer qui la baignait autrefois s’est retirée à sept kilomètres, laissant une plaine d’alluvions cultivée et les petits méandres d’une rivière. Mais la grande avenue dallée de marbre blanc qui reliait le port et la ville existe encore. Nous accédons par le haut du site, d’où l’on ne voit pas tout de suite l’étendue d’une ville qui a eu 200000 habitants à son apogée. Une ville abandonnée ensuite, mais qui laisse aujourd’hui encore une forte impression. Beaucoup de vestiges, des pierres amoncelées partout, mais aussi, clairement, les structures : rues dallées, bordées de trottoirs et de vestiges de maisons, temples grecs et romains (la ville romaine s’est construite en partie en démolissant la ville grecque plus ancienne) , la façade de la grande bibliothèque de Celsus (l’une des trois plus importantes de l’antiquité avec Pergame et Alexandrie) .
Le plus touchant est que l’ensemble a encore une allure de ville, avec ses artères, ses dalles brillantes de marbre blanc, des façades presque intactes comme celle du temple d’Hadrien. Dans la rue des Courètes (les prêtres du temple d’Artémis dont il ne reste presque plus rien), un quartier de grandes maisons patriciennes, en terrasse les unes au-dessus des autres,  a été très bien mis en valeur, protégé par un bâtiment aéré  avec des volets de plexiglas, des structures  métalliques, des escaliers et des dalles de verre  pour circuler au-dessus des salles, des mosaïques, des fresques décorant les pans de mur, des patios avec leur jet d’eau, le luxe d’une classe dominante très riche.
Les chats ont élu domicile dans ce vaste territoire, parfois l’un d’eux se prélasse en haut d’une colonne. Il y a un peu de monde sur le site, malgré la saison basse et le temps maussade, mais pas dans l’enceinte de la rue des Courètes que nous sommes seuls à visiter. La matinée se termine dans l’impressionnant théâtre antique (grec, puis romain), dont les gradins ont été presque tous déshabillés de leur siège de marbre. Il pouvait contenir 25000 spectateurs, plus de 10% de la population de la ville ! Il sert encore pour des festivals de musique, il domine l’ancien port, près de l’agora commerciale, la place du marché en somme, que j’essaie d’imaginer : fruits et légumes, poissons et viandes, épices, textiles, esclaves.
Reprenant le car pour Didymes, on va prendre le déjeuner : un lieu idéal, grande salle dont les fenêtres donnent sur le temple d’Apollon (on aperçoit des colonnes remontées, qui dominent le chaos urbain enserrant le temple et quelques chèvres dans le jardin). Déjeuner délicieux, vaste buffet avec des salades de toutes sortes, à base de légumes essentiellement (je continue la cure d’aubergines commencée hier), olives moelleuses et douces, un poisson frit tout frais, salade de fruits et café turc pour finir !
Le temple d’Apollon est très imposant vu de dehors, avec ses murs en partie intacts, les bases d’énormes colonnes dont plusieurs sont remontées, pour donner une idée de leur taille énorme. Mais c’est dans l’intérieur du temple (bien qu’il soit à ciel ouvert) qu’on est touché par l’atmosphère spirituelle des lieux. Nous sommes assis dans l’axe du temple, dominés par une forêt de  troncs de colonnes, tout est de couleur douce, on se sent à la fois dominé et protégé , ramené à sa dimension humaine.
Mais c’est Milet, peut-être, qui m’a le plus touchée aujourd’hui. Encore une ville abandonnée, qui en hiver est en partie sous l’eau : la route est inondée, les terres alentour sont inondées tout le long, grand rectangles qui servent l’été aux cultures. Le lieu est presque désert, un groupe de touristes allemands quitte le théâtre quand nous y arrivons. Le théâtre est moins grand que celui d’Ephèse, mais il a aussi un tout autre caractère, balayé par le vent. Il ne reste qu’une partie des gradins, qu’une partie du bâtiment de scène derrière l’orchestre, les terrains autour sont jonchés de grosses pierres, de débris de la construction. De splendides anémones sauvages, dans les hauts du théâtre, secouées par le vent, corolles fragiles et colorées , résistent au climat froid et humide.
En contournant le théâtre, on arrive à la ville ancienne ou plutôt, ce qu’il en reste, dans un paysage bucolique. Des colonnades d’un temple les pieds dans l’eau, d’autres bâtiments de l’époque romaine, mélancoliquement trempés par les soubassements, tandis qu’un troupeau de moutons paisse en longeant l’eau, au milieu des figuiers, des plantes méditerranéennes. Il se dégage de l’ensemble une atmosphère paisible, mélancolique, sans doute est-ce tout différent l’été.
Les élèves ont traversé cette journée avec une certaine gaité, alternant les prises de notes sur leurs calepins et les photos de groupes au milieu des pierres antiques, plutôt faciles à vivre. Ils préfèrent les nouilles internationales à ces merveilleux mezzés turcs, mais qu’importe, ils ne se plaignent de rien !




Samedi 23 février 2013



Aphrodisias, entourée par les contreforts 
des monts du Taurus


La journée commence tranquillement, déjà les rituels du petit déjeuner se sont installés et Mustafa, notre guide, nous fait goûter son « carburant pour la cervelle», un mélange de purée de sésame et de sirop épais de raisin.
Le but de la journée est le site d’Aphrodisias, situé plus à l’est à l’intérieur des terres et la route est un peu longue pour y parvenir. Mais Mustafa se lance dans le long récit de l’histoire des turcs et de l’Anatolie (l’énorme partie de la Turquie située en Asie Mineure), il a compris que nous nous intéressons vraiment à son pays et à sa culture, peu à peu il est plus en confiance et s’épanche même jusqu’à nous parler de sa famille. Benedetta veut vraiment en savoir plus sur le rôle de la femme turque, avec un peu de chance d’ici quelques jours, nous aurons droit  à un Mustafa moins officiel et plus ouvert.
Petit arrêt-pipi dans une station service, qui est proche d’une fabrique de lukums, nous nous régalons d’un verre de jus de grenade frais pressé, légèrement acidulé, très aromatique.
Encore une heure de route dans un paysage vaste de collines au milieu des vergers, des oliveraies. Pour la première fois je vois des pistachiers, pour l’instant leur ramure claire, un peu argentée, très ramifiée, est nue.
Avant de nous atteler à la longue visite de l’après-midi, nous nous arrêtons pour déjeuner, dans l’un de ces restaurants simples et rustiques. La grande salle vitrée est décorée de guirlandes suspendues au-dessus des tables, alternant piments secs, feuilles de tabac séchées et bouquets de fleurs de coton. Ainsi on peut connaître une partie de la production agricole locale.
Délicieux déjeuner : petite assiette d’œufs broulliés aux tomates et aux oignons, pizza turcoarménienne à déguster, salade variée, brochette de viande hachée (Adanakebab) avec un pilav de blé. Nous avons dégusté l’huile d’oliveee looocaleavec du thym, du sel et du piment, sur un morceau de pain. Tranches d’oranges et café turc pour terminer. Nous voilà parés pour l’après-midi.
On accède au site transportés par un «  tracteur-bus » très rustique. Le site ne paye pas de mine : entrée modeste, on n’aperçoit pas d’abord ni l’ampleur du site ni les nombreuses surprises encastrées dans le paysage.
Nous passons à côté d’un temple dédié à l’empereur Sébastien, ou plutôt une partie de sa façade. Encore une ville romaine, l’une des plus grandes en Anatolie à cette époque.
Le théâtre, cette fois, est comme creusé dans le paysage, moins ouvert que ceux d’Ephèse et Milet. 10000 places : gradins, quelques colonnes remontées du mur de scène, beaux détails des escaliers, quelques voûtes en bordure de l’hémicycle. Le son circule, nous sommes encore une fois seuls et l’envie monte de faire entendre sa voix, Lucien s’y emploie. Le lieu se prête comme par magie au théâtre.
Le temple d’Aphrodite est quasiment disparu, il reste le grand rectangle de sa cour intérieure (naos), bordé de pierres ébauchant les murs, quelques colonnes. Ambiance moins méditative qu’à Didymes. Restes des termes, le vaste paysage autour de nous est parsemé de champs de pierres numérotées, répertoriées (attendant peut-être de futures reconstructions)et aussi tranquillement colonisé par des peupliers, des figuiers, pistachiers. Au printemps, les feuilles vert clair de ces arbres doivent ajouter une touche douce et poétique à cette vaste étendue bordée de montagnes (au fond les sommets sont enneigés).
L’odéon est l’un des joyaux du site : lieu de spectacles mais aussi siège du sénat, son orchestre est devenu, à ciel ouvert, un bassin où chantent les grenouilles. Le lieu, bien plus petit que le théâtre, est intime et harmonieux. Le bord des gradins porte des griffes de lions, la solennité est compensée par des dimensions modestes.
Dans le long bassin de l’agora, des grenouilles s’en donnent à cœur joie, elles seules vivent au milieu des pierres et invitent à la rêverie.
La grande surprise, elle aussi cachée dans le paysage, en creux, est le stade, de 260 mètres de long, tout à fait bien conservé. Là encore les hauts gradins, les escaliers envahis de petits buissons épineux. Des tortues se baladent tranquillement dans son centre et les anémones sauvages se balancent dans le vent, comme il se doit. Un certain esprit de flânerie nous a tous envahis, les élèves y compris et tranquillement nous saluons la porte monumentale d’entrée de la ville avant d’aller rendre visite, dans le petit musée, aux statues en pièces plus ou moins détachées qui y sont présentées. Dans une longue galerie, les originaux des bas-reliefs du Sebasteion sont placés, sorte de bande dessinée en 3 dimensions  dont les habitants de l’antiquité devaient reconnaître au premier regard l’histoire mythologique.
Tout ce marbre blanc, provenant de la région, participe du sentiment paisible qui nous envahit tandis que dehors la lumière change à l’approche du soir.
Deux petites heures de bus à l’approche de Pamukkale, dans la nuit qui tombe. Mustafa discute en turc avec le chauffeur, je somnole un peu. On traverse une ou deux villes assez étendues, pas très éclairées et on arrive à l’hôtel.
On est plus dans l’Anatolie profonde, l’hôtel est plus sommaire mais le dîner est bon et le personnel aimable. Un autre groupe présent à l’hôtel a commandé la venue d’une danseuse du ventre, pour une animation après le dîner. Prestation classique pour touristes, la femme est encore jeune, plutôt belle, une grande femme assez élégante d’allure, avec un beau sourire. Elle s’efforce de faire danser les touristes occidentaux, y compris nos jeunes et Emmanuel B., qui s’en sortent comme ils peuvent, avec plutôt de l’humour et de la décontraction, même si le sang oriental ne coule pas dans leurs veines et que le manque d’apprentissage rend leurs efforts un peu inefficaces.
Coucher de bonne heure, on partira demain à six heures pour la montagne !





Dimanche 2 février 2013



 Sagalassos, une grande ville dans la montagne


Nous sommes en route vers Sagalassos, sur une belle quatre-voies qui traverse un vaste paysage : une grande plaine industrielle d’abord où les cheminées des usines concurrencent les minarets élancés des mosquées, sur un fond de montagne qui va nous accompagner tout le long du trajet. Le paysage varie beaucoup, une légère brume habille le quadrillage des champs vert clair et voile les montagnes coiffées de neige. On passe au large du lac « amer », très peu profond dont on exploite le sodium, toute la vallée est couverte d’eau. La route monte légèrement, à notre gauche défilent des mamelons bien enneigés, quelques arbres isolés rompent l’horizontalité des champs, quelques pylones-chats, ici ou là une maison, un hangar agricole.
On fait halte au bord de la route, on goûte une spécialité locale, yaourt égoutté avec du miel épais et parsemé de graines de pavot blanc. Plus loin, on traverse Isparta qui produit une essence de rose de grande qualité, exportée pour les plus grands parfums ( 4kg de pétales pour 1gr d’essence de roses). Mais de la route on voit plus d’entrepôts industriels que de plantations de rosiers ! la route monte tout d’un coup en lacets à partir d’ Aglasun, le village situé environ à 7 kms en dessous du site, une petite bourgade rurale avec des maisons plutôt pauvres, galeries en bois sur lesquelles sèche le linge au vent.
La route est très étroite jusqu’au site, on se croiserait avec difficulté. Là-haut, on est « plus près des dieux », tout près des sommets enneigés(il y a une semaine, nous n’aurions pas pu monter, la route était impraticable).
Sagalassos : une ancienne cité sur la voie de la mer Egée, païenne, grecque puis romaine, démolie par deux fois par des séismes, après le 5ième siècle ; une belle cité riche au temps de l’apogée romaine. Des archéologues belges travaillent sur ses ruines depuis plus de vingt ans, d’un champ de cailloux, ils ont remonté plusieurs pièces majeures, magnifiques : dans ce cadre magique, elles laissent une impression plus prégnantes encore, d’autant que nous sommes seuls ou presque, dans ce paysage citadin enfoui remontant à 19 siècles en arrière, à 1500 mètres d’altitude.
Le théâtre n’a pas été touché, il est en assez bon état, sans plus, adossé à la montagne tout en haut de la ville. De son bord supérieur, on a la vue plongeante sur l’aire de fouilles, la cité antique, à vous couper le souffle, la montagne, dans des tons bruns et gris clairs, coiffée d’un peu de neige, tout autour, la blancheur des bâtiments restaurés dans un ciel lumineux, la douceur du soleil de fin d’hiver…
Dans l’ancienne bibliothèque demeure une mosaïque romaine presque intacte, elle a été récemment protégée par la construction d’un bâtiment. Le motif central, entouré d’éléments décoratifs géométriques, a presque disparu, il figurait le départ d’Achille pour Troie.
Au pied du Héroon (sorte de mausolée à la gloire d’un héros inconnu), court une frise de beaux bas-reliefs : des danseuses dans leurs voiles et ceintures sont accompagnées par l’une d’entre elles à la cithare.
Par l’agora bordée de pierres et de colonnes, on accède, au fond, à la grande fontaine monumentale, qui a pu être remontée. Après 1500 ans, les archéologues ont même pu déboucher la canalisation de terre cuite qui l’alimentait, la revoilà en eau, l’eau limpide et froide de la montagne ! Elle est très finement sculptée, avec une symétrie absolue, monumentale et sophistiquée à la fois. Il va sans dire que tout le site est construit en marbre, sauf le théâtre de pierre calcaire plus ordinaire. On aimerait que l’instant s’étire à l’infini, dans cette beauté et ce silence, mais il faut reprendre le bus.
Déjeuner à Aglasun, dans une gargote merveilleuse, dont la spécialité est la « pide », une sorte de pizza turque en forme de navette, cuite dans un grand four à bois selon la tradition, accompagnée d’un verre d’ayran, d’une salade et d’un dessert très doux (peut-être de la crème de riz, cuite au four et coiffée de noisettes concassées). Café ou thé turc, on reprend la route en direction d’Aspendos, non sans avoir salué notre hôte et sa coiffe blanche de chef…
(j’ai peu vu sur la route depuis Aglasun, car je me suis assoupie…)
Aspendos, le théâtre romain le mieux conservé de tous : presque intact avec son hémicycle, l’orchestre, le bâtiment de scène, les gradins et la galerie couverte qui le coiffe.  La lumière de fin d’après-midi éclaire la façade du bâtiment de scène. Au milieu, en haut, Dionysos règne sur l’espace clos du théâtre. Il sert au festival de musique d’Aspendos l’été, Mustafa raconte avoir entendu ici Nabucodonosor, sans micro et sans aide acoustique, dans le théâtre bondé, spectateurs absolument silencieux, fascinés par la musique.
Le théâtre est au pied d’une sorte de plateau, sur lequel on peut encore apercevoir les ruines de l’ancienne acropole, au milieu de la verdure un peu sauvage. Et du haut de la colline qui se trouve à l’arrière du théâtre, on aperçoit aussi en contrebas les ruines d’un stade romain. Il n’y a plus les gradins (pas comme hier à Aphrodisias), mais une partie de la voûte qui les soutenait est encore visible, envahie de végétation.
Plus loin (nous nous y rendons après avoir profité de la lumière du soir avant que le site ne ferme à 17 h), émergent encore du paysage les piliers et deux tours de forçage d’un aqueduc qui alimentait la ville : il fallait, par un système de vases communicants, faire remonter l’eau de la plaine jusqu’à la ville, eau qui venait des montagnes du Taurus.
Tout autour (cette fois le théâtre est plongé dans la petite ville d’aujourd’hui), ce ne sont qu’activités agricoles : vergers de citronniers et d’orangers, champs de coton, petites maisons entourées de jardins, les gens semblent plutôt pauvres et les maisons sommaires et sans grand confort. Benedetta peut cueillir l’orange dont elle rêve depuis le matin, et même monter sur un dromadaire qui attend impatiemment de pouvoir rentrer à la maison pour la nuit…
Encore de la route, on pique au sud vers la mer méditerranée. Et notre hôtel à Antalya.




Lundi 25 février 2013


Myra et la baie de Kekova


Ne commençons pas par le commencement de ce lundi un peu chaotique.
A trente-six, plus deux capitaines, sur la mer « blanche » dans un bateau de bois, qui tangue sur les vagues entre terres, ciel et mer…
Ici la côte est sauvage et le seul signe de vie, vu d’ici, est la route qui serpente à flanc de montagne, traçant un sillon jaune dans la végétation. Maintenant, nous passons entre des îles, semblables à la terre ferme, roche calcaire jaune couverte de courte végétation méditerranéenne. L’eau est vraiment bleu turquoise, bien qu’il n’y ait pas beaucoup de soleil. Encore une facette du kaléidoscope des paysages de cette Anatolie magnifique. C’est trop sauvage, la falaise trop abrupte pour qu’on ait construit et défiguré cette partie de la côte, quelle chance nous avons.
Nous avons déjeuné dans un de ces simples restaurants au bord de l’eau, à côté du port. Comme c’est l’hiver, la majorité des bateaux, tous semblables sont remontés à terre pour être réparés, bichonnés pour la saison qui débutera bientôt, dans deux mois. Le même buffet de plats de légumes chauds ou froids, pas besoin de craindre de manquer d’aubergines ! La salle est tout entière vitrée, avec vue sur les empilements de bateaux et sur la côte, quel endroit charmant.
Emotions techniques ce matin : nous sommes partis un peu plus tard qu’hier (à sept heures et demi) pour longer la côte méditerranéenne vers l’ouest, en traversant d’abord une grande région agricole (des mers de serres contenant tomates et autres légumes donnent une couleur aqueuse au paysage). On s’arête à Myra (Demre) pour voir les étranges demeures funéraires creusées et sculptées dans la falaise, du temps de la grande Lycie, un peuple autochtone d’Anatolie avant les colonisations grecque et romaine. Les gens habitaient une ville placée au pied de ces falaises, ils avaient reproduit « en dur » comme dernières demeures, leurs maisons de bois. Bien sûr, ces sépultures luxueuses étaient réservées aux notables . A côté, le théâtre romain, plutôt bien conservé, mais il y a  ici davantage de touristes et du coup le charme des lieux magiques visités les derniers temps est un peu rompu.
Un peu plus loin, on fait une courte halte : Demre est la ville de l’évêque Saint-Nicolas, qui est aussi le père Noël des turcs ( Noel baba). Et c’est là que notre bus n’arrive pas à redémarrer ! Le chauffeur s’agite pour retrouver l’origine de la panne (le circuit électrique ne fonctionne pas, donc pas de démarrage !) Quelques élèves demandent nerveusement si on va envoyer un nouveau bus, les garçons poussent  pour tenter un démarrage, le chauffeur téléphone, vérifie et finalement, au bout d’un moment, ça marche…
Retour sur le bateau, on est arrivé à hauteur d’une ville fantôme, c’est l’île de Kekova, une grande île parallèle à la côte, où s’étaient réfugiés les lyciens devant les assauts des colonisateurs successifs : il reste des traces de maisons, d’escaliers, d’ouvertures, d’un petit port avec une digue qu’on voit sous l’eau aujourd’hui. C’est là que nous sommes abordés par un bateau de la police de mer : contrôle des équipements, des papiers, des extincteurs, du nombre de passagers et, bien sûr, amendes pour les manquements…une sortie qui aura sans doute coûté plus qu’elle n’aura rapporté.
En face, le petit port de Kaleköy, accroché à la côte n’est ni bétonné, ni trop « léché » Il faut grimper des escaliers entre les maisons (les unes  frustres, les autres visiblement rachetées et retapées par des étrangers qui ont trouvé là leur petit paradis), avec de minuscules jardins, citronniers, géraniums perpétuellement en fleurs, pour rejoindre la forteresse de Simena, une ruine de l’époque byzantine assez bien conservée, dont l’intérêt est surtout la vue splendide qu’on a depuis ses créneaux sur la mer, les îles et l’antique nécropole lycienne qui parsème la colline : mausolées de pierre en forme de maisons stylisées, mélancoliquement ombragées par de vieux oliviers. Parmi  cette garrigue paissent les belles chèvres anatoliennes avec leurs cornes enroulées et leurs longs poils sombres.
Nous reprenons le bateau et soudain la houle a cessé, la mer est presque étale, argentée dans la lumière de fin d’après-midi avec en coulisse le profil sombre des îles, une sorte de paix splendide s’est étendue sur nous . Débarquement dans un petit village charmant, sans touriste en cette saison. Le restaurant du port est vide, malgré son enseigne « bester Koch weit und breit », dans la véranda une femme casse des noix, une gamine fait ses devoirs avec vue sur la mer, tandis que dehors, comme partout, des chats se prélassent et des chiens se promènent en cherchant quelques caresses. Finalement, cet après-midi serein et « antique » a redonné une unité à cette journée de voyage.
Nous reprenons la route, longeant la côte et dominant la mer, partout parsemée d’îles, tantôt turques, tantôt grecques. On dort ce soir à Fetiye, on est sur la côte de la Méditerranée, au sud de l’ Anatolie, exactement sur la verticale d’Istanbul. L’hôtel est plutôt impersonnel, nous sommes les seuls hôtes. Comme chaque soir, c’est le moment pour les accompagnateurs de se relaxer un peu en discutant, ce soir Mustafa se joint à nous.





Mardi 26 février 2013


 Caunus et Euromos


Le réveil est tranquille ce matin, départ à 8h30 pour Caunus, à à peine une heure de bus. La petite ville n’a pas particulièrement de charme, ringarde à souhait, un peu morte en cette saison. La mosquée est fermée (décidemment, il est difficile d’en visiter une !). Arrêt-poste pour acheter des timbres, enfin pour les adultes seulement, tous les élèves préfèrent envoyer des mails depuis leur i-pad : là il y a un petit fossé culturel entre eux et nous…
Comment décrire le site de Caunus : on est un peu loin de la mer, il faut prendre dans le petit port de Dalyan un bateau plat, qui parcourt une route sinueuse par voie d’eau bordée de roseaux (une rivière qui mène à une zone marécageuse reliée à la mer), pour rejoindre sur l’autre rive la presqu’île où se trouve Caunus. On longe une falaise dans laquelle sont creusées des demeures funéraires, encore plus imposantes que celles de Myra : de véritables temples sont creusés dans la falaise. Ils contenaient deux chambres, l’une pour le mort, l’autre pour les banquets votifs. Ils datent de la période païenne, avant grecs et romains, du 5ième siècle avant Jésus-Christ. Comme chez les dogons du Mali, il fallait que les sculpteurs et les prêtres accèdent par des échelles de cordes depuis le haut de la falaise (en plus, en bas, il y a la rivière).
Débarqués un peu plus loin, après quelques méandres de rivière, on accède au site antique par un chemin bucolique qui longe des vergers (orangers, citronniers, grenadiers) et, de l’autre côté, une espèce de garrigue  dans laquelle paissent tranquillement des chèvres, l’une d’elles est grimpée dans un arbre et grignote des feuilles. Sur le sentier, deux ânes bruns, l’un d’eux est une femelle pleine aux yeux langoureux. On les retrouvera un peu plus tard, ils nous auront rejoints dans les ruines d’une ancienne basilique byzantine (une petite église, dont il reste quelques murs, qui possédait une coupole), datant du 4ième siècle après J-C.
Ce site est à nouveau différent, l’atmosphère  campagnarde. Les bâtiments sont en ruine, les ruines pleines de crottes de chèvres et de fleurs sauvages. Mes amies les anémones nous suivent de site en site entre les pierres.
Encore un théâtre romain, mais saisissant : plutôt en mauvais état, il est colonisé par la végétation sauvage : fleurs, petits buissons et même quelques oliviers ont fait leur place entre les pierres des gradins, c’est absolument émouvant. C’est rude de monter et descendre tous ces gradins bancals !
En contrebas du site il y a encore un autre niveau avec une agora inondée, mousses et arbres l’envahissent. Au loin, le marais s’étend jusqu’à la mer, où se voient encore les rectangles des marais-salants anciens. Retour par le joli chemin entre les vergers et les chèvres et par le bateau jusqu’au restaurant. A nouveau, le menu est simple et goûteux : mezzés variés : purée de fèves à l’aneth, purée de piments, salade de pommes de terre, feuilles de bettes au yaourt, puis un maquereau frit avec une petite salade, des fruits . Simple et parfait.
Retour en bateau jusqu’au bus. A la sortie de Caunus, le chauffeur a pris une petite route à travers la campagne, de notre position surélevée, on a la vue plongeante sur la vie campagnarde : chapelet de petites maisons bricolées, avec souvent des treilles, des tonnelles pour se reposer de la chaleur en été et travailler en étant à l’ombre à l’extérieur de la maison, des petites étables (pour la première fois nous avons vu quelques vaches), des poules sous les citronniers, chaque maison en a au moins un, petits bistrots avec des terrasses et tonnelles, de petits groupes d’hommes sont rassemblés là tranquilles, peu de femmes dehors, ou, sinon, actives à ramasser le linge, balayer avec de très courts balais, sortir les bébés, travailler dans le jardin. Elles sont emmitouflées dans des foulards couvrant leurs têtes, portent des pantalons larges et confortables, elles ont sûrement la vie plus dure que leurs hommes.
Dans les restaurants, les hôtels, aux entrées de sites, sur les bateaux, le service est effectué toujours par des hommes, les femmes sont reléguées dans les maisons et peut-être les emplois « invisibles ». La société semble encore assez archaïque. Sans doute les choses évoluent-elles dans les villes, mais ici à la campagne, tout est encore dans l’ »ordre ancien »
Le long de la route, des centaines de stands proposent des agrumes : oranges, pamplemousses, citrons, clémentines, amas aux couleurs vives, peu ordonnés, quantité de fruits dont on se demande qui va tout acheter. Par endroits, dans les fossés, on a versé les invendus. Je ne peux résister et persuade mes collègues d’acheter un sac de citrons, avec l’idée d’en faire une fois rentrés, quelques pots de confiture-souvenir de citrons d’Anatolie…
 Une escale à Euromos pour visiter le temple de Zeus. Cette fois, plus de ville autour du temple. Il est au bord de la route, au pied d’une colline envahie d’oliviers. D’immenses colonnes corinthiennes coiffées de leurs chapiteaux aux feuilles d’Acanthe encadrent encore les bases des murs du temples dédié à Zeus. Petite pause, assis sur des sections de colonnes striées, couchées dans l’herbe, tandis que Mustafa raconte des histoire de mythologie et explique comment les romains fixaient au plomb les tronçons, les uns aux autres.
Dernier trajet pour aller dormir à Kucadasi.




Mercredi 27 février 2013


A Pergame, le temps se gâte…


Hier au soir, la lune était pleine et ce matin encore, elle brillait, se reflétant dans la mer Egée, lorsque nous nous sommes levés à six heures. Il semblait que le temps serait beau et nous avons pris la route pour Pergame, au nord d’Izmir, assez loin de Kucadasi. Au bout d’une bonne heure de bus, on traverse Izmir, une grande ville avec beaucoup de quartiers d’immeubles, sans passer par la vieille ville sans doute plus attrayante.
Arrêt-pipi, un peu avant Pergame, on propose là, à nouveau, les délicieux jus de grenade et une spécialité de kadaïfs aux pistaches, cuite dans de grands plats rectangulaires, une architecture sucrée si esthétique : les cheveux d’ange forment des rubans en quadrillage, enfermant des carrés de pistaches, le tout est délicieux.
Mais le ciel se charge, devient même menaçant quand nous atteignons Pergame vers dix heures. Nous voilà embarqués dans de grands ascenseurs, puis nous prenons des cabines téléphériques (c’est tout récent) pour atteindre l’acropole de la ville antique à 300 mètres d’altitude.
Il se met à faire un gros orage et nous nous réfugions dans un minuscule bistrot sur le site, où l’on peut déguster le thé préparé dans le samovar ou le salep préparé dans un chaudron, un lait chaud parfumé de cannelle et d’extrait de racine  d’orchidée.
 Pour patienter, il fait si mauvais qu’il n’est pas question de visiter le site pour l’instant, Mustafa se dévoue et raconte Pergame, la grande bibliothèque, l’invention du parchemin, pour palier à la pénurie de papyrus, suite à la jalousie des égyptiens devant le rayonnement de cette bibliothèque, au 2ième siècle avant J-C. Plus tard, Marc Antoine offrirait une partie du contenu de la bibliothèque de Pergame à Cléopâtre,  signant la disparition d’un grand patrimoine qui partirait en fumée dans l’incendie de la bibliothèque d’Alexandrie. Ainsi disparaitraient les deux plus grandes bibliothèques de l’antiquité..
 Encore quelques histoires de mythologies, encore l’histoire de la mesure de la terre par Ptolémée, mais le temps reste bien mauvais.
Les éclairs et le tonnerre cessant à peu près, nous laissons les malades au bistrot et équipons ceux qui n’ont pas d’anorak avec des capes de pluie (made in China, juste assez solides pour résister à une sortie) et allons visiter l’acropole.
Cette acropole a été presque entièrement détruite, au début du 20ième siècle les archéologues allemands avaient embarqué à Berlin les restes de l’hôtel de Zeus avec les frises représentants les combats des géants et des titans, avec une vague autorisation d’un des derniers sultans de l’empire ottoman (j’ai vu la reconstitution au Pergamonmuseum de Berlin cet hiver). Reste cependant une partie du temple de Trajan, dont on a remonté une partie des colonnes du péristyle et le fronton, impressionnant.
Mais surtout le théâtre est époustouflant : un théâtre grec sans bâtiment de scène qui a épousé la pente très abrupte de la colline, le plus pentu que nous ayons vu, à donner le vertige. En s’approchant du bord par le haut, on a l’impression d’approcher le cratère d’un volcan.
Sinon, il reste beaucoup de pierres, les soubassements des différents bâtiments de la ville antique, au pied de la colline la ville d’aujourd’hui s’étale, comme à l’abri de la ville antique. Un coup d’œil sur l’ancienne muraille, un arbre est plein de petits papiers votifs écrits et accrochés aux branches.
Nous retournons au téléphérique par les chemins dallés de pierre gorgés d’eau, dalles luisantes sous la pluie. Nous renonçons à visiter l’Asklepeion, sorte d’hôpital psychiatrique antique, le temps est trop mauvais et nous nous sommes trop retardés.
Déjeuner (l’occasion de goûter encore un dessert local, à base de semoule, de fromage et de safran) et retour par le car dans le vent et la pluie. La température a baissé d’au moins dix degrés depuis hier !
Mustafa propose encore une petite visite d’un village grec, dont l’histoire est poignante : des populations grecques vivaient pendant des siècles en Turquie, ayant conservé leur style d’habitat, architecture différente de l’architecture locale, belles maisons blanches comme on en voit en Grèce. De même, des groupes de population turque vivaient en Grèce. Mais ces populations ont été déplacées au moment des accords entre Atatürk et la Grèce, ces gens ont dû renoncer à leurs villages, leur style de vie qui s’était intégré et développé au contact des autochtones. Aujourd’hui le village de Sirince semble un corps étranger et est devenu une attraction touristique, sorte de coquille vide.
Retour à Kucadasi, l’hôtel devenu familier.





Jeudi 28 février 2013


Retour à Ferney


Une nuit très courte, nous avons quitté l’hôtel dans la nuit, les horaires des vols ayant été changés, retour sans histoire, semblant court à ceux qui auraient préféré prolonger l’absence et long à ceux qui étaient pressés de rentrer pour raconter le voyage et aussi profiter du reste de vacances


Mme Caroline Dulac-Fahrenkrug